Analyse

Quelles dépendances industrielles la France doit-elle réduire ?

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Depuis 2020, le mot « dépendance » est devenu un totem politique. Masques, médicaments, semi-conducteurs, terres rares, batteries : chaque crise génère une liste de produits à « relocaliser ». Mais si tout est stratégique, rien ne l'est vraiment. L'enjeu est de construire une grille d'analyse rigoureuse pour identifier les dépendances qui méritent une action publique, les distinguer des simples préférences de sourcing, et hiérarchiser des priorités dans un contexte de ressources budgétaires contraintes.

Qu'est-ce qu'une dépendance stratégique ?

Une dépendance devient stratégique quand elle réunit trois conditions : la concentration de l'approvisionnement chez un petit nombre de fournisseurs ou de pays, l'absence d'alternatives crédibles à court ou moyen terme, et des conséquences systémiques en cas de rupture. Le lithium illustre ce cas : il est essentiel aux batteries, concentré chez un petit nombre de pays producteurs, et sa rupture bloquerait la transition électrique européenne. En revanche, la dépendance aux vêtements importés d'Asie, aussi massive soit-elle, n'est pas stratégique au sens strict : les alternatives de substitution existent, les conséquences d'une rupture sont désagréables mais non systémiques.

La cartographie des vulnérabilités françaises et européennes

Fait documenté : dans son document de travail du 5 mai 2021, la Commission européenne a recensé 137 produits pour lesquels l'Union était fortement dépendante de fournisseurs étrangers. Une analyse approfondie a ensuite porté sur 34 produits présentant une vulnérabilité particulière. Le document souligne le rôle dominant de la Chine dans plusieurs chaînes, mais ne permet pas d'attribuer un taux identique à chacun des produits. Les pourcentages trop généraux auparavant publiés ont donc été retirés.

Les engrais : une dépendance invisible devenue urgente

Fait documenté : les données FAOSTAT permettent d'analyser les flux mondiaux d'engrais par produit, pays et année. Elles ne justifient un pourcentage qu'après avoir défini précisément le produit et le millésime. Le chiffre de 25 % des exportations mondiales d'ammoniac attribué à la Russie a donc été retiré. Analyse : la concentration de certains intrants et l'exposition des routes logistiques rendent la diversification, les stocks et les partenariats de long terme essentiels.

Les semi-conducteurs : une dépendance impossible à réduire rapidement

Fait documenté : le règlement européen sur les semi-conducteurs fixe l'objectif de porter à 20 % la part de l'Union dans les capacités mondiales de production d'ici 2030. La comparaison avec une base de 2020 dépend de la métrique retenue et n'est donc plus affichée ici. En juillet 2022, la Commission a aussi présenté le projet de nouvelle unité STMicroelectronics et GlobalFoundries à Crolles. Analyse : l'enjeu ne se réduit pas à une part mondiale ; il concerne la gamme de puces, les équipements, la conception et les compétences.

Comment prioriser sans paralysie ?

Face à l'ampleur des dépendances identifiées, le risque est la paralysie ou la dispersion. La méthode consiste à appliquer une matrice simple : d'un côté, l'impact d'une rupture (faible, modéré, systémique) ; de l'autre, la faisabilité d'une réduction de dépendance à dix ans (impossible, difficile, atteignable). Les filières à impact systémique et réduction atteignable méritent la priorité : c'est le cas des principes actifs pharmaceutiques génériques, de certains composants électroniques industriels, des matériaux de construction stratégiques. Les filières à impact systémique et réduction impossible à dix ans appellent des stratégies de stockage stratégique, de diversification géographique et d'accords de réciprocité.

Le rôle de l'Afrique dans la réduction des dépendances européennes

Fait documenté : les tableaux de l'USGS et l'Agence internationale de l'énergie montrent le rôle majeur de plusieurs pays africains dans certaines chaînes de cobalt, de phosphate et de manganèse. Ces positions varient selon la ressource, l'année et la notion retenue — production ou réserves — et ne doivent pas être agrégées en un pourcentage continental unique. Proposition : construire des partenariats qui incluent transformation locale, compétences et infrastructures, plutôt que le seul accès aux matières premières.

Dans Réindustrialiser autrement ou mourir

Dans Réindustrialiser autrement ou mourir, la cartographie des dépendances stratégiques françaises et européennes occupe une place centrale. Le livre mobilise notamment les travaux de la Commission européenne sur les dépendances stratégiques et propose une méthode de priorisation appliquée aux filières les plus critiques.

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Nicolas Dujardin
directeur des opérations (COO), groupe Océinde · Head of Public Affairs
Auteur de Réindustrialiser autrement ou mourir (Éditions de l’Aube, 5 juin 2026, préface de Arnaud Montebourg).